Pour tenter de comprendre les tenants et les aboutissants du blocage de Tik-Tok, il faut lire la décision du Conseil d’Etat en date du 23 mai 2024. Cette décision a été rendue par le juge des référés (juge de l’urgence) qui a été saisi notamment par les associations La Quadrature du Net, la Ligue des Droits de l’Homme et le Mouvement Kanak, qui sollicitaient la levée du blocage. Le communiqué de presse du Conseil d’Etat expose trois fondements juridiques possibles au blocage de Tik-Tok : le «contexte de très graves troubles à l’ordre public », «la déclaration de l’état d’urgence en Nouvelle-Calédonie» et enfin «l’intérêt public». Mais, contrairement à ce beaucoup ont pu croire, la mesure de blocage se fonde surtout, non pas sur l'état d'urgence qui ne prévoit pas ce genre de mesure, mais plutôt sur une création jurisprudentielle : la « la théorie des circonstances exceptionnelles » qui prévoit, en cas de crises exceptionnelles (...) interrompant la "continuité des pouvoirs publics constitutionnels", que le Président de la République puisse décréter les "pleins pouvoirs", comme le prévoit l'article 16 de la Constitution. Malgré tout, ce n’est pas dans la décision du Conseil d’Etat que l’on peut trouver une explication claire au fondement juridique du blocage : en effet, la plus haute juridiction administrative se limite à examiner sur la forme le bien-fondé de ce recours en référé et se borne à rappeler que « l’atteinte à une liberté fondamentale ne saurait suffire pour caractériser une situation d'urgence », sans prononcer la levée du blocage de Tik-Tok.
Dans ce contexte particulier, quelques juristes se sont interrogés : « le cadre européen passe-t-il avant la législation française ? » Sur cette question, deux écoles s’affrontent. D’une part, certains juristes affirment qu’en application du Digital Service Act (DSA), entré en vigueur en février dernier, « des troubles à l’ordre public dans un seul Etat membre ne peuvent justifier une décision unilatérale de blocage. »... D’autre part, il y a ceux qui affirment que « (...) la restriction des moyens de communication relève de la souveraineté nationale » et que "les textes européens n’ont aucune influence sur cette possibilité », comme Maître Alexandre Lazarègue, avocat.
Comme l’explique Fabrice EPELBOIN lors de son intervention sur France Info dans l’émission « les informés » sur le thème de l’interdiction de Tik-Tok sur l’archipel, Snapchat et Tik-Tok sont des logiciels « absolument, extrêmement efficaces pour assister des émeutiers ». S'il rappelle que Tik-Tok, mis sur le marché par une entreprise chinoise, ByteDance, il est "impossible" d’avoir un accord avec la plateforme, d’où le recours à son blocage, ce qui n’a pas été le cas pour Snapchat, dont le dirigeant Evan SPIEGEL a été naturalisé français en 2018, bien que n’étant pas résident français. Il expliquait par ailleurs qu'il existe plusieurs moyens très simples de contourner le blocage de Tik-Tok, comme le VPN : selon lui, ce blocage, entrainerait « une course à la compétence entre les émeutiers qui vont apprendre, comme au moment du printemps arabe, et un Etat qui va censurer et essayer d’identifier, de surveiller ce qu’il se passe, donc la course est lancée, d’ici 15 jours, 3 semaines, la plupart des habitants de l’île auront les compétences requises pour installer un VPN ». Plus d'un mois après le prononcé de la mesure de blocage, l’utilisation des VPN avait bel et bien explosé en Nouvelle-Calédonie en enregistrant une augmentation 2.500% du nombre d'abonnés a Proton VPN....